« La rivière est un wampum »
Texte accompagnant Yahndawa’ : Vertige et les Sept feux, exposition d’Anne-Marie Bouchard et Manon Sioui. Oboro, Montréal
2025
La rivière est un wampum
Je sors de chez moi pour la rejoindre. Je vis tout près et je vais pourtant si peu souvent la visiter. Je me sais toutefois sculptée par ses humeurs, ses courants et ses détours. Je la sens qui circule à l’intérieur de moi, cette eau qui me compose autant que ma propre peau. Elle me constitue, c’est peut-être pour cela que je retiens tant les images qui s’imprègnent en moi, comme si je les accueillais en reflet.
Et pourtant j’en cherche encore, toujours plus, de ces lumières qui se posent scintillantes à la surface des flots comme des constellations. Ces rayons qui se faufilent entre les arbres pour se poser délicatement sur cette samare, cette fougère, ou, un autre jour, ces lueurs que les nuages se garderont pour se voir en miroir. À force de regarder la rivière, on finit par voir le ciel.
Longtemps nous avons recueilli ces lumières sur pellicule, où des sels d’argent font se révéler les images au contact de chimies qui se dispersent dans l’eau. Nous les accumulons encore, sous forme de pixels stockés quelque part très loin. Mais ici, y aurait-il moyen de faire des images autrement, sans souiller terres et eaux, en regardant les plantes réagir au soleil, conserver des traces de lumière ? Et si c’était sur elles que pouvaient se loger les plus belles images ? Cela me fait m’en approcher de très près, là où je commence à voir dans la fougère une colonne vertébrale, dans les nervures des feuilles ces mêmes traits que je connais de la paume de mes mains.
Je tourne en rond dans mes pensées tandis que je m’approche des battures. Je retire mes chaussures tranquillement, incertaine. Mes pieds se posent d’abord sur les rochers chauds et rugueux, puis mes orteils s’enfoncent dans la terre vaseuse gorgée d’eau. Je m’approche et trempe mes pieds jusqu’aux chevilles. J’aurais envie de plonger, mais je suis au bas de la rivière, et on m’a souvent répété qu’elle était polluée. Tellement viciée qu’on avait un jour bétonné ses rivages, dans l’espoir d’assainir l’eau. On les a depuis libérés, et tranquillement ils reprennent vie. Mais en voyant passer une cane et ses canetons, j’espère encore de meilleures eaux, et à l’homme qui pêche, je souhaite des poissons dont pourront un jour se nourrir ses enfants.
Il y a tant de personnes qui, la tête prise par mille choses à faire, passent au-dessus d’elle sans lui porter attention, à toute vitesse, sur la trentaine de ponts et passerelles qui l’enjambent. C’est facile de ne pas voir les anémones, les asclépiades, les amélanchiers. Même proche, on peut aisément les remarquer sans les connaitre, jusqu’à s’en méfier. C’est concevable de ne pas savoir d’où l’on vient quand on ne sait pas d’où elle vient.
Au travers des bruits de la ville, des chants d’oiseaux me parviennent. Mon premier réflexe est de sortir mon téléphone, pour qu’une application m’informe qu’il s’agit d’un geai bleu, d’une corneille, d’un bruant. Je dois faire bien attention à ne pas m’arrêter à l’information, et à mieux écouter les vocalisations, pour parvenir un jour à les reconnaître comme lorsque l’on entend une voix amie, et pour éventuellement mieux leur demander de leurs nouvelles.
Entre les chants des oiseaux et ceux des courants qui glissent contre les rochers, j’entends une voix qui provient de l’amont de la rivière, depuis la chute, là où l’eau est encore claire. C’est une parole aînée, perlée sur les eaux. C’est une voix qui en porte d’autres avec elles encore plus anciennes, venues de montagnes endormies. Elle dit : écoute-moi, mais écoute surtout la rivière. Écoute aussi chaque poil d’original, chaque coupole de chêne, chaque cosse de maïs. Chaque être vivant a quelque chose à raconter, à enseigner, et chacun de leurs récits se tressent pour former un seul territoire partagé.
La rivière est un grand wampum, un récit qui vogue sur les eaux pour rappeler des alliances passées et pour nous annoncer celles qui seront nécessaires pour relever les défis à venir. À partir de ce qui a été, elle nous incite à rêver d’un monde à l’abri des fausses promesses et des souffrances que l’on inflige à d’autres comme à nous-mêmes, un monde où l’on s’engage à réparer et à prendre soin. C’est un sentier sinueux qui mène vers cette terre de bois et de mousses, nous invitant à rejoindre le son des tambours entendus depuis ses nombreux détours.
Je pars dans cette direction avec une petite flamme dans le cœur, prête à danser auprès de plus grands feux.